Il est assez fréquent de rencontrer, au fil des pages internet traitant de la
généalogie des comtes d'Auvergne, le personnage de Jeanne de Calabre. Elle est, la plupart du temps, citée comme étant l'épouse de
Guillaume
le Jeune, comte d'Auvergne ou de Clermont. Et, curieusement, on ne lui assigne, en général, pas d'ascendance.
De quel ciel tombe-t'elle donc ?
On trouve son nom dès le début du XVIIIème siècle, dans l'Histoire généalogique de la Maison d'Auvergne de Baluze, où elle est désignée
comme épouse de Guillaume d'Auvergne. Plusieurs des successeurs de Baluze reprendront l'information à leur compte, citons entre autres :
- Dom Devic & Dom Vaissete, H.G.L., 1715/1745, "Il eut de Jeanne de Calabre, son épouse, un fils"
- Brunet, cf biblio, "Il épousa Jeanne, fille de Roger, duc de Calabre"
- L'Art de Vérifier les Dates, cf biblio, "De Jeanne de Calabre, son épouse, il eut un fils"
- Chorier, H.G.D, rééd. 1869, "... de sorte que Dauphin, son fils et de Jeanne de Calabre"
- Audigier, cf biblio, "Sa femme fut Jeanne de Calabre, fille de Guigue IV, comte d'Albon".
- Bull. Hist. & Sc. d'Auv. 1882, "On voyait autrefois dans l'église le mausolée où il était enterré avec Jeanne de Calabre,
son épouse
- Dr Emile Roux*, "Guillaume VII, comte de Clermont, tige des dauphins d'auvergne, et Jeanne de Calabre, sa femme"
La liste n'est probablement pas close, et il y a là abondante matière où peuvent puiser les webmestres des sites de généalogie. Notons que deux
de ces auteurs lui accordent un père, sans d'ailleurs être d'accord sur son identité. Parmi les auteurs n'ayant pas suivi Baluze, on trouve
le Père Anselme (cf biblio), qui donne Marchise de Viennois, fille de Guigue IV d'Albon, comme épouse à Guillaume le Jeune.
Quelles sont les sources introduisant le personnage de Jeanne de Calabre dans l'Histoire de l'Auvergne ? En réalité, il
n'en existe qu'une. Il s'agit du titre de la fondation de l'abbaye de Saint-André-lez-Clermont, de l'ordre des Prémontrés, en Auvergne,
qui aurait été fait en 1149 par le comte de Clermont, et son épouse "nommée par lui-même Jeanne de Calabre" (A.V.D.). Ce manuscrit est conservé
par la Bibliothèque de Clermont-Ferrand, BCIU, MS672, fol.22.
Or cet acte est reconnu comme étant manifestement faux par Baluze lui-même, remontant au maximum au XVème siècle.
Lisons ce qu'en dit Dulaure (cf biblio) : "Baluze, autorité bien respectable dans cette discussion, a vu, en 1705, le prétendu titre original que les
religieux de Saint-André, après quelques difficultés, lui ont fait passer à Paris. [...] Il a reconnu que ce titre était faux."
Et Dulaure de citer Baluze : "Je n'ai voulu néanmoins m'en rapporter à moi seul ; il a été montré à gens bien capables de juger, lesquels
en ont porté le même jugement que moi." Voila qui est clair.
De surcroît, le comte y est désigné "dauphin" et son sceau y est décrit comme étant "nostri delphinatus sigillo", ce qui
représente un manifeste anachronisme pour 1149. Ce document pourrait avoir été produit au quinzième siècle par un des père titriers
de l'abbaye, soucieux d'augmenter quelque peu l'étendue du domaine de son monastère.
Pour tenter d'expliquer l'utilisation de ce faux, il faut se remémorer les circonstances dans lesquelles ont été réalisées l'Histoire généalogique
de la Maison d'Auvergne de Justel (1660) et celle de Baluze (1708). Ce sont des œuvres de commande, réalisées pour la maison de Bouillon,
qui désirait établir la preuve des liens qui l'unissait aux ducs d'Aquitaine, par l'intermédiaire de la maison de la Tour d'Auvergne.
L'ouvrage de Justel repose sur un certain nombre de documents douteux. Un certain Jean de Bar, proche du Cardinal de Bouillon, fut arrêté en
1700 et condammé pour avoir produit des documents destinés à cet usage. Malgré cela, Baluze, encouragé par le Cardinal, intégra parmi les
preuves de son ouvrage des documents déclarés faux par la justice royale, ce qui lui valut par la suite de tomber en disgrâce.
A propos du document de 1149, on connaît une note marginale figurant sur un obituaire du monastère de Saint-André (Excepta ex Calendario
monasterii Sancti Andreæ claromontensis)**, rédigée comme suit : "En 1698, un religieux feuillant m'est venu voir pour sçavoir si nous ne
pourrions lui communiquer des titres qui pussent servir à éclaircir quelques difficultés qui se trouvent dans la suite des descendants de Bouillon,
que quelques uns veulent n'estre pas descendus des ducs d'Aquitaine et de Guigue III." Ce feuillant pouvait être Dom Pradillon, qui a tenu
une correspondance avec Baluze dans les années 1692/1695.
Prudhomme (cf biblio), inspiré par Teilhard de Chardin, a cherché l'origine du nom de Jeanne de Calabre du côté de Mercœur. En 1529,
la baronnie de Mercœur est rendue à Renée de Bourbon, épouse d'Antoine, duc de Lorraine, de Bar et de Calabre. Mercœur qui est aussi alliée
à Béraud, dauphin d'Auvergne.
Prudhomme a démontré que Jeanne de Calabre n'est qu'un leurre. On peut reprendre sa conclusion : "Ce nom de Jeanne
de Calabre [...] doit être rayé de la liste des alliances des comtes d'Auvergne." Il a également démontré que l'épouse
de Guillaume VII était Marchise d'Albon. Il cite comme preuve de cette union un acte de 1223, donation du comte de Vienne à sa famille
auvergnate : "Et ab amita mea domina Marchisia et a Delphino de Arvernia, consobrino meo, ejusdemque Delphini filio nomine Wilelmo."
Concernant Guillaume le Jeune, les généalogistes n'ont donc aucune excuse pour ne pas avoir mis leur fiche à jour ...